Théodore Gounelle Les doux posséderont Ce sont les doux qui posséderont la terre (Matthieu 5 :5) T ous, vous lecteurs, et moi-même, nous connaissons depuis longtemps cette parole du Grand Maître, mais nous n’y croyons pas. Les doux sont toujours dupes, et, finalement, dépossédés. Voilà un axiome indiscuté chez les terriens. En un sens les terriens (c’est bien le mot juste !) ont raison. Il y a une conception de la possession de la terre qui postule forcément l’emploi de la violence. Nous sommes égoïstes et avons l’instinct de la propriété chevillé à notre ossature. Notre part de terre et de biens n’est jamais assez grande. Inévitablement nous empiétons sur le voisin, et, au lieu d’être doux, nous sommes durs et amers. Ce que nous avons, même si cela dépasse la moyenne, nous le méritons mille fois ! Notre voisin possède toujours trop puisqu’il nous empêche de posséder davantage. L e résultat de cette doctrine de la propriété c’est que nous clôturons notre champ. Même si nous l’agrandissons un peu au détriment du voisin, nous clôturons vite la partie agrandie. Autrement dit, nous nous enfermons sans cesse dans notre propriété, dans nos biens, quels qu’ils soient. Dès lors ce n’est pas nous qui les possédons, ce sont eux qui nous possèdent. C’est le trésor qui possède l’avare, et non le contraire. L’homme, par son instinct de propriété, donne aux objets de sa convoitise les chaînes par lesquelles ils le rendent esclave. L es violents, les forts, les durs, non seulement ne peuvent jamais posséder la Terre, mais ils ne possèdent même pas le lopin de terre qu’ils croient avoir acquis puisque c’est ce lopin qui les possède. Lorsqu’à leur mort la terre s’entrouvrira pour les recevoir, elle ne fera qu’avaliser définitivement une possession de fait. Les doux, au contraire, sont toujours prêts à donner ce qu’ils ont. Ils échappent ainsi à l’emprise de leurs biens provisoires. Ils restent maîtres d’eux-mêmes. Maîtres de leur cœur ils sont plus forts et plus riches que ceux qui prennent des villes ! Ils jouissent d’autant plus de leur lopin de terre, de leur maison ou de leurs meubles qu’ils n’y sont pas attachés. Ils jouissent autant des forêts, des fleuves, de la mer et de l’azur qui appartiennent à tout le monde. Ils n’ont pas de chaînes. Ils n’ont que des ailes. Ils n’ont pas d’ennemis puisqu’ils sont doux. Ils n’ont donc pas de clôture, ni de fils barbelés autour d’eux. Et s’ils sont persécutés par des méchants endurcis, leur douceur leur donne des ailes plus puissantes encore et des compensations infinies. L es doux possèdent tout. Ils sont chez eux chez les autres. Ils s’installent même spirituellement dans le cœur des autres et acquièrent ainsi les trésors les plus purs : l’exaltation que procurent les affinités d’âme, l’amitié et l’amour. Les violents ont besoin de barrières, de clés, de verrous, de coffre-forts. Les doux ne connaissent qu’avenues, portes ouvertes, horizons infinis. L es doux posséderont la Terre ! La Terre ? C’est-à-dire toutes les richesses du monde, celles de la matière, de l’esprit et du cœur. Mais ils posséderont ces richesses non à la manière aussi classique que détestable, celle de l’égoïsme, mais à la manière des fils de l’Esprit. Ils posséderont la Terre ! Quelle expression magnifique ! A tous ceux que la Terre possède et ‘enterre’ le Christ propose un moyen : la douceur, par laquelle ils pétriront la Terre à leur guise, la transfigureront et en feront le Ciel. Méditation tirée de l’ouvrage « Au jour le jour », Paris, 1957
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